Baptiste Roger-Lacan et Olivier Dard : « Qu’enseigne l’histoire des droites, de la Contre-Révolution au Front National ? »

Baptiste Roger-Lacan et Olivier Dard : « Qu’enseigne l’histoire des droites, de la Contre-Révolution au Front National ? »

À l’heure où les repères idéologiques se recomposent, deux chantiers historiographiques proposent des angles neufs. D’un côté, Baptiste Roger-Lacan coordonne une Nouvelle histoire de l’extrême droite qui recadre les continuités doctrinales, sans négliger les discontinuités électorales. De l’autre, Olivier Dard dirige un volume sur L’Ordre moral (1873-1877), rappelant comment le conservatisme français tenta d’ordonner le pays après la crise de 1870. Ces travaux éclairent l’impossible union des droites depuis 1789 et le rôle des symboles, des réseaux et des conjonctures. Ils racontent aussi comment se fabrique, se transmet et se reconfigure une culture politique, du mythe royal à la stratégie municipale contemporaine.

Le 2 novembre 2025 à 07h45, un séminaire matinal à Sorbonne Université a réuni étudiants, élus et enseignants pour rapprocher ces enquêtes. Une jeune doctorante, « Claire », y a confronté les catégories du XIXe siècle aux tactiques numériques du présent. Un élu local, « M. Martin », a détaillé les tensions d’alliances dans une ville moyenne. Leurs observations redonnent chair aux débats historiques : Contre-Révolution et pluralité des droites ne relèvent pas d’une archive froide. Elles irriguent encore la compétition partisane, du conseil municipal aux scrutins européens, en passant par l’éternelle question de la souveraineté.

Origines et catégories des droites françaises : de la Contre-Révolution au lexique de l’extrême droite

La généalogie des droites françaises s’éclaire dès la fin du XVIIIe siècle. Les contre-révolutionnaires s’opposent frontalement au nouvel ordre, puis structurent des doctrines durables. Très tôt, trois familles se distinguent, chacune avec une mémoire, des héros et une grammaire du pouvoir. Par la suite, elles dialoguent, s’opposent ou s’agrègent, sans jamais fusionner complètement. Cette pluralité produit une force culturelle, mais aussi des fractures récurrentes.

Dès 1874, l’historien Paul Thureau-Dangin emploie la catégorie « extrême droite » pour décrire une intransigeance jugée stérilisante. Ce moment suit l’échec de la restauration du comte de Chambord. La formule met en relief une tension constitutive : vouloir l’ordre postrévolutionnaire sans renoncer au rêve originel. Le terme s’impose alors dans le vocabulaire politique, puis dans la presse et la recherche, au fur et à mesure que se diversifient les droites parlementaires.

Droite légitimiste, Orléanisme, Bonapartisme : une trinité fondatrice

La Droite légitimiste s’adosse à la légalité dynastique et au sacré. Elle privilégie l’hérédité, la continuité et la protection des corps intermédiaires. L’Orléanisme accepte la représentation et une monarchie constitutionnelle, misant sur l’équilibre entre libertés et autorité. Le Bonapartisme promeut un pouvoir personnel plébiscitaire, articulé à l’efficacité et au nationalisme. Ces matrices irriguent, encore au XXe siècle, des habillages nouveaux, de la rhétorique sociale aux accents souverainistes.

Dans le séminaire parisien, Claire a testé ces catégories sur des corpus numériques de journaux locaux. Les marqueurs lexicaux sont restés très distincts. Ainsi, l’éloge de la stabilité renvoie davantage au registre légitimiste, quand l’appel à l’unité nationale se rapproche du bonapartisme. L’orléanisme se loge, lui, dans la modération et l’économie politique. Ce tri analytique aide à lire les coalitions municipales et les fractures internes des groupes d’opposition.

  • Repères doctrinaux : sacralité, représentation, plébiscite.
  • Acteurs-types : notables ruraux, élites urbaines, officiers et hauts fonctionnaires.
  • Ressources : presse, cercles, sociétés savantes, clubs électoraux.
  • Faiblesses : rivalités de leadership, contradictions programmatiques, querelles dynastiques.
CourantPrincipesRapport au suffrageLegs au XXe siècle
Droite légitimisteLoi dynastique, religion, hiérarchieRéservé mais localement actifRéférences identitaires et patrimoniales
OrléanismeConstitution, libertés, économieParlementarisme assuméCulture du compromis et de la gestion
BonapartismeChef, nation, efficacitéPlébiscite et appel direct au peuplePrésidentialisme, verticalité

Ces lignes de force ne sont pas figées. Elles se réagencent à chaque crise, puis réapparaissent sous des marques différentes. La suite du parcours montre comment l’imaginaire monarchique survit dans la République, souvent par les symboles, parfois par des stratégies concrètes de conquête du pouvoir local.

Symboles, roi imaginaire et conservatisme catholique sous la Troisième République

L’ouvrage consacré au roi par Baptiste Roger-Lacan situe la persistance de la figure monarchique au cœur des récits de droite. Sous la Troisième République, cette image ne disparaît pas. Elle passe par les arts, les manuels, la toponymie et les commémorations. Le symbolique sert de réservoir de sens, de la cathédrale aux cartes postales, puis aux affiches électorales. L’imaginaire devient un outil de coalition culturelle, même lorsque l’objectif institutionnel s’éloigne.

Le Conservatisme catholique joue un rôle central. Il structure des sociabilités et des écoles, et il fournit un langage moral qui oriente les votes. Des pèlerinages au parrainage d’associations de secours, cet univers maintient un faisceau de pratiques collectives. Par ricochet, les droites occupent le terrain social, alors que les affrontements parlementaires saturent l’espace médiatique. L’infrastructure militante demeure décisive dans les élections locales.

Le roi comme récit politique pragmatique

Pourquoi cet imaginaire survit-il ? Il répond à une demande d’autorité personnifiée et de continuité historique. De nombreuses municipalités perpétuent des cérémoniaux, tout en respectant la légalité républicaine. M. Martin l’a illustré avec un exemple : des cérémonies patrimoniales fédèrent un électorat traditionnel sans heurter les règles du pluralisme. Le symbole parle à plusieurs générations, avec un faible coût politique.

Cette « économie de symboles » nourrit aussi la concurrence interne aux familles de droite. Certains cadres défendent une mémoire monarchique épurée. D’autres préfèrent un récit héroïque plus national que dynastique. Ce débat discrètement vif structure des positionnements sur l’école, la laïcité, l’Europe et la souveraineté industrielle. L’imaginaire sert alors de boussole stratégique et de marqueur identitaire.

  • Ressources symboliques : lieux sacrés, panthéon local, rituels civiques.
  • Usages politiques : fidélisation, coalition intergénérationnelle, cadrage médiatique.
  • Limites : décalage urbain, moqueries virales, surinterprétations adverses.
  • Opportunités : tourisme patrimonial, mécénat, mémoire partagée.
VecteurPublic touchéCoûtEffet électoral
Commémoration localeFamilles, seniorsFaibleMobilisation stable
Écoles et patronagesJeunesMoyenSocialisation durable
Presse paroissialeRéseaux religieuxFaibleRenforcement des convictions
Festivals patrimoniauxGrand publicVariableImage d’ancrage

Pour éclairer ces circulations entre culture et politique, des conférences filmées sont utiles. Elles permettent d’entendre historiens et acteurs locaux croiser archives et terrains.

Dans cette perspective, la question suivante s’impose : comment ces symboles se reconfigurent-ils lors des grandes crises nationales ? Le détour par l’Ordre moral et la « Révolution nationale » du régime de Vichy propose une comparaison instructive.

De l’Ordre moral à la Révolution nationale : ruptures, continuités et usages de la crise

Le volume dirigé par Olivier Dard sur L’Ordre moral (1873-1877) analyse une tentative de restauration des normes après la défaite de 1870. Ce moment révèle l’entrelacement du politique et du religieux. Il éclaire aussi l’art de gouverner en contexte d’instabilité. Les droites testent alors des compromis, puis se heurtent à la dynamique républicaine. Cette expérience fournit un laboratoire d’idées qui resservira à d’autres périodes.

La Révolution nationale lancée sous Vichy s’appuie sur certains registres moraux, mais elle bascule dans l’autoritarisme et la collaboration. Des catégories proches se retrouvent, pourtant les finalités divergent radicalement. Les politiques d’exclusion, les chantiers de jeunesse et la propagande structurent un appareil étatique intrusif. À l’inverse, des résistances locales émergent, parfois au sein de réseaux catholiques. La complexité du terrain empêche les raccourcis.

Comparer pour éviter les anachronismes

Comparer l’Ordre moral et Vichy ne revient pas à confondre les deux. L’un tente un encadrement conservateur dans un cadre parlementaire, l’autre construit un régime d’exception. Toutefois, des milieux sociaux se recoupent. Les sociabilités catholiques, la nostalgie de l’autorité et le goût pour la discipline sont mobilisés dans les deux cas, avec des intensités très différentes. Cette nuance compte pour comprendre la mémoire politique jusqu’aux années 1960.

Les guerres coloniales réactivent ensuite ces répertoires. L’expérience algérienne, notamment, fracture droites et gauches. Des segments glissent vers une radicalité qui conteste l’État, quand d’autres défendent la légalité. Les archives judiciaires et militaires confirment ces divergences. Elles annoncent des clivages qui reviendront dans les années 1980 autour de l’immigration et de la sécurité.

  • Points de continuité : sociabilités conservatrices, discours moral, primat de l’autorité.
  • Lignes de rupture : collaboration, antisémitisme d’État, régime d’exception.
  • Après-guerre : recompositions, épuration, réinstallation du jeu parlementaire.
  • Colonial : radicalisation d’une fraction, militantisme transméditerranéen.
PériodeCadreOutils de pouvoirHéritages
Ordre moral 1873-1877ParlementaireNotables, presse, ÉgliseCulture conservatrice et gestion locale
Vichy 1940-1944Régime d’exceptionPolice, propagande, corporatismeTraumatismes mémoriels durables
Guerres colonialesConflits extérieursArmée, réseaux clandestinsFractures politiques et diaspora militante

Au terme de cette séquence, une question traverse les droites : comment conjuguer ordre, nation et pluralisme après ces épreuves ? Les réponses se cherchent dans les matrices intellectuelles et médiatiques d’après-guerre, des journaux aux think tanks.

Matrices intellectuelles et réseaux : de l’Action française à la Nouvelle droite, en vis-à-vis du Gaullisme

L’Action française façonne, dès la Belle Époque, une école de cadres : journaux, cercles, formation rhétorique. Elle propose une critique du parlementarisme et exalte l’autorité. Ses controverses internes, ses succès éditoriaux et ses conflits avec Rome jalonnent une trajectoire riche, qui laisse des traces dans la presse d’opinion et la culture des ligues. La défaite de 1940, puis l’épuration, reconfigurent toutefois son espace.

Le Gaullisme surgit comme un concurrent hégémonique. Il capture l’idée d’un État fort, mais la lie à la souveraineté démocratique et au suffrage direct. Son récit de la Résistance marginalise des courants plus réactionnaires. Les droites doivent alors composer avec un pôle central puissant, qui assume la verticalité tout en stabilisant les institutions. Cette synthèse trouble l’ancien partage des rôles.

La Nouvelle droite et la bataille culturelle

À partir des années 1970, la Nouvelle droite mise sur la métapolitique. Elle investit l’édition, la philosophie politique et les revues. Au-delà des polémiques, elle s’efforce de renouveler les référentiels : identité, différentialisme, écologie des cultures. Des passerelles s’installent avec des élus locaux en quête de concepts et de diagnostics. La bataille des idées se professionnalise, comme dans d’autres pays européens.

Dans la ville de M. Martin, un petit cercle de lecture relie des cadres associatifs à des influenceurs en ligne. Les discussions portent sur l’école, l’immigration et la réindustrialisation. Les bibliographies combinent auteurs classiques et textes de think tanks. Cette hybridation accélère la circulation d’arguments, puis influence la communication de campagne. Les frontières entre militant, expert et communicant deviennent poreuses.

  • Instruments : revues, écoles d’été, maisons d’édition, podcasts.
  • Compétences : cadrage sémantique, data, storytelling, droit comparé.
  • Risques : bulles informationnelles, surenchère polémique, isolement académique.
  • Leviers : transversalité des sujets, ancrage local, coopération internationale.
CourantAtoutPublicTraduction politique
Action françaiseÉcole militanteÉtudiants, notablesCulture contestataire structurée
GaullismeLégitimité d’ÉtatÉlectorat largeInstitutions solides, présidentialisme
Nouvelle droiteInnovation idéologiqueCadres, lecteursAgenda métapolitique et influence

Ce déplacement du centre de gravité vers l’amont culturel explique l’évolution des stratégies électorales à partir des années 1980. Il prépare aussi l’ascension d’un parti protestataire devenu pivot national.

Du Front National au RN : stratégies d’implantation, unions impossibles et horizons 2025

Le Front National surgit dans les années 1970 et capitalise, d’abord, sur la protestation. Il fédère des trajectoires éparses : activistes, élus locaux, transfuges d’autres familles de droite. Les crises économiques et sociales des années 1980 renforcent son socle. Ensuite, le parti ajuste sa ligne, professionnalise ses campagnes et investit la carte municipale. La mue en RN s’inscrit dans une stratégie d’élargissement et de respectabilité.

Les analyses récentes avancent une hypothèse : la stratégie d’hégémonie à droite passe par l’absorption des concurrents. Selon Baptiste Roger-Lacan, cette dynamique vise à redéfinir le périmètre de la droite républicaine. Elle suppose une offre programmatique plus large, des gages de gestion et une discipline stricte des cadres. Dans les faits, l’union reste difficile. Les cultures politiques et les mémoires internes résistent.

Le test des territoires

Dans la collectivité de M. Martin, trois cycles électoraux ont montré des tensions répétées : listes concurrentes, accords ponctuels, ruptures en fin de mandat. Les éléments déclencheurs varient : urbanisme, sécurité ou finances. La politique locale agit comme un laboratoire. Elle révèle à la fois les promesses de coopération et les coûts identitaires d’un rapprochement. Les négociations s’étirent, puis butent souvent sur quelques postes clés.

Face à ce tableau, le Gaullisme conserve des bastions avec une offre gestionnaire et une crédibilité d’État. Le RN présente une force de mobilisation nationale, mais doit rassurer sur la gouvernance. Les forces issues de la tradition orléaniste continuent d’exister, surtout dans les métropoles. La pluralité ne disparaît pas. Elle oblige à des compromis fragiles et à des coalitions à géométrie variable.

  • Atouts du RN : mobilisation, clarté perçue, présence médiatique.
  • Freins : crédibilité de gestion, partenaires, cadres intermédiaires.
  • Atouts des droites classiques : réseau d’élus, expertise, image de stabilité.
  • Nœuds : Europe, économie, libertés publiques, alliances locales.
BlocForcesFaiblessesEnjeu stratégique
RN (ex-FN)Socle national, storytellingGouvernance à prouverRassurer sans perdre l’élan
Droite gaullisteCompétence, maillageÉrosion électoraleRefonder un récit
Droites libérales-orléanistesAttractivité urbaineFragmentationComposer des alliances

Pour mieux saisir ces recompositions, des échanges filmés entre historiens et praticiens éclairent les ressorts d’implantation et les cultures de campagne.

À l’horizon des prochains scrutins, deux variables pèsent : l’état social et la capacité à articuler sécurité, économie et libertés. La question d’une union des droites reste ouverte, mais les héritages de la Contre-Révolution, de l’Orléanisme et du Bonapartisme pèsent encore sur les formes possibles du compromis. C’est l’ultime leçon politique de cette traversée historique.

Quand le terme « extrême droite » s’impose-t-il dans le vocabulaire politique français ?

La catégorie apparaît sous la plume de Paul Thureau-Dangin en 1874, dans le contexte de l’échec de la restauration du comte de Chambord. Elle vise à désigner une intransigeance jugée responsable d’échecs politiques à droite.

Que recouvre la trilogie Droite légitimiste, Orléanisme, Bonapartisme ?

Trois matrices nées au XIXe siècle : légitimisme (dynastie et sacré), orléanisme (constitution et libertés), bonapartisme (chef et plébiscite). Elles structurent encore des imaginaires, des réseaux et des styles de leadership.

Quel rôle joue le conservatisme catholique dans la durée ?

Il offre des sociabilités, des institutions éducatives et un langage moral. Par ce biais, il consolide des ancrages locaux et influence des votes tout en nourrissant un imaginaire d’ordre et de continuité.

Comment comprendre la Révolution nationale par rapport à l’Ordre moral ?

L’Ordre moral (1873-1877) relève d’une tentative de normalisation conservatrice en régime parlementaire. La Révolution nationale de Vichy met en place un régime d’exception autoritaire. Des registres moraux se croisent, mais les finalités et les pratiques divergent.

Pourquoi l’union des droites demeure-t-elle difficile ?

Les cultures politiques, les mémoires et les stratégies électorales diffèrent. L’héritage des courants historiques et la concurrence pour l’hégémonie limitent les fusions durables, malgré des coopérations locales.

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